La libération de Quibou

La commune a commémoré cette année le 70 e anniversaire de sa Libération, le 27 juillet 1944. À cette occasion, nous vous proposons de revenir sur les évènements de l’été 1944 tels qu’ils furent vécus par de nombreux Quibois.

La nouvelle du débarquement allié se répand petit à petit au cours de la journée du 6 juin. Dans la soirée et la nuit suivante, le bruit et les lueurs du bombardement sur Saint-Lô sont perceptibles depuis Quibou. Les jours qui suivirent, un flot de réfugiés arriva sur Quibou.

liberation1Certains ne font que passer, d’autres espèrent pouvoir rester. L’arrivée des malades de l’hôpital psychiatrique du Bon Sauveur au Grimbert, à la Campagne, au Mesnage va durablement marquer les esprits. Ensuite passeront les populations des communes situées plus au nord et évacuées à l’approche du front. Il faut loger et nourrir tous ces réfugiés complètement démunis. Les jours et les nuits sont ponctués par les tirs d’artillerie qui se rapprochent de plus en plus. Plus le front avance et plus la situation devient critique. Tout déplacement est périlleux : les routes sont constamment survolées par l’aviation alliée et le risque de mitraillage est permanent. Les maisons sont occupées par les troupes allemandes qui parfois en délogent les propriétaires. Des SS arrivent dans la commune fin juin, certains d’entre eux commettent des agressions et de nombreux pillages.

Le 30 juin, un mitraillage détruit quatorze camions allemands à la Joignerie, il n’y a pas de victime civile mais « on a eu chaud » dira le menuisier Labbé qui habitait à proximité. Le dimanche 2 juillet, l’abbé Picard annonce à la messe qu’il ne faudra quitter la commune que si l’ordre en est donné par la préfecture.

La perspective du départ devient une hantise pour la population qui s’apprête à quitter son domicile. On enterre les objets qu’on ne pourra pas emporter : linge, vaisselle, etc. L’angoisse est accrue par l’absence d’informations fiables et les rumeurs vont bon train.

Le 9 juillet, la commune pleure sa première victime civile : le jeune Roger GERMAIN (18 ans) tué par une bombe à retardement à la Bazilière.

Le 10 juillet, les Allemands font évacuer plusieurs hameaux de Canisy et de Saint-Ebremond-de-Bonfossé. Saint-Gilles a déjà été abandonnée par ses habitants. Le même jour, des bombes tombent sur le sud de Quibou et détruisent une maison à la Noraisière, l’unique occupante a à peine le temps de s’habiller et de sortir. Rares sont les habitations encore intactes. Le bétail, quand il n’est pas volé par l’occupant, est décimé par les bombes et les obus.

Le 19 juillet, le préfet Martin-Sané, en visite à Canisy, refuse de donner l’ordre d’évacuation malgré l’insistance des autorités locales. Cet ordre ne viendra d’ailleurs jamais.

Le 20 juillet, en dépit des ordres du préfet, des pans entiers de la commune sont abandonnés par leurs habitants, on part en famille ou entre voisins…

Le dimanche 23 juillet, de nombreux obus tombent sur le bourg, l’un d’entre eux explose près du cimetière juste après la première messe.
Le 24 juillet, le secrétaire général de la préfecture Husson se rend à la Feldgendarmerie de Quibou. Le maire de la commune, Émile FEREY, ne parvient pas à obtenir l’autorisation d’évacuation de la commune.

Le 25 juillet, lors du déclenchement de l’opération Cobra, la commune est déjà presque vide de ses habitants. Le plus grand bombardement en tapis de toute la seconde guerre mondiale anéantit les communes de la Chapelle-Enjuger, Montreuil-sur-Lozon et Hébécrevon. Des bombes tombent à Quibou et jettent sur les routes la quasi totalité des familles encore présentes. Ces départs tardifs sont très difficiles : routes éventrées par les bombes, poteaux, fils et branches d’arbres jonchent les chemins. On part en carriole, à vélo ou même à pied.

Rares sont donc ceux qui purent témoigner de l’arrivée des Américains le 27 juillet. Il ne restait à Quibou que quelques familles terrées dans leurs maisons. C’était encore là la meilleure protection : Augustine Bellot, restée avec une voisine, est prise de panique lors des combats, elle essaie de prendre la fuite mais est tuée dans sa cour (la Croix-Lambert). Pourtant l’arrivée des troupes américaines constitua sans doute un spectacle incroyable : Céleste Leconte, restée chez elle avec une domestique, assista stupéfaite au passage de 300 blindés alliés au travers de sa cour (la Péraudière) !

La commune de Quibou est libérée et chacun s’en réjouit. Pourtant cette libération ne signifie pas pour autant le retour au calme : on craint encore pendant plusieurs jours une possible contre-attaque allemande et plusieurs soldats américains pris d’alcool commettent des méfaits et même un viol. Pour les Quibois en exode, la guerre est encore loin d’être terminée. Ils ne pourront regagner leurs domiciles que petit à petit au rythme de l’avancée du front.

Tous retrouveront leurs maisons plus ou moins détruites, pillées, leurs animaux dispersés, blessés ou morts depuis plusieurs semaines. Partout règne une odeur pestilentielle.

Comme beaucoup de communes de la région, Quibou a payé un lourd tribut à sa libération : une vingtaine de maisons est entièrement détruite et 128 plus ou moins endommagées. Le bourg est particulièrement touché : l’église et plusieurs maisons sont démolies, les écoles ont brûlé.

La région de Canisy cessera officiellement d’être considérée comme « zone de guerre » à partir du 14 août 1944. Pourtant, les munitions abandonnées vont encore tuer et blesser : deux enfants de la famille LEBOULANGER vont trouver la mort en jouant avec des munitions (la Bonhommière). Les mines constitueront encore longtemps un danger sournois : ainsi, le jeune Marcel DROUIN, parti traire, saute sur l’une d’entre elles en franchissant la barrière du champ (Les
Bouillons). L’adolescent est grièvement blessé.

À ce triste tableau, il ne faut pas oublier d’ajouter tous les Quibois, prisonniers ou requis du STO qui sont encore en Allemagne et pour qui la guerre ne se terminera qu’en 1945.

Il faudra de nombreuses années pour que la vie reprenne son cours normal, mais c’est une autre histoire : celle de la Reconstruction…

Estelle Requier-Gloaguen
Un grand merci à Jean-Jacques Vatin pour la relecture et la communication de ses archives personnelles.

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